L’Inde et le Pakistan se sont mutuellement bombardés dans la nuit de mardi à mercredi, franchissant un nouveau palier dans l’escalade entre les deux puissances nucléaires. Des experts interrogés par La Presse préviennent de la possibilité que le conflit dégénère, mais espèrent encore voir un apaisement de la situation grâce aux pressions diplomatiques.
Le bilan s’alourdit
Dans l’obscurité de la nuit, d’énormes explosions étaient audibles aux abords de Srinagar, la grande ville du Cachemire indien, non loin du QG de l’armée indienne pour la zone, selon des journalistes de l’Agence France-Presse.
Plus tôt, c’est dans au moins cinq zones du Pakistan – au Cachemire pakistanais et dans le Pendjab frontalier de l’Inde – que de lourdes explosions ont retenti.
Selon le porte-parole de l’armée pakistanaise, le lieutenant-général Ahmed Chaudhry, huit civils, dont « une fillette de 3 ans », ont été tués dans « 24 frappes » indiennes. Il a par ailleurs fait état tôt mercredi de 35 blessés et 2 disparus.
L’armée indienne a affirmé pour sa part que des tirs d’artillerie pakistanais avaient visé son territoire dans différents secteurs, au Cachemire. « Trois civils innocents ont perdu la vie lors de tirs/bombardements aveugles » pakistanais, a-t-elle indiqué, ajoutant qu’elle y avait répondu « de façon proportionnée ».
L’attaque du 22 avril
Depuis une dizaine de nuits, soldats indiens et pakistanais échangeaient des tirs d’armes légères le long de la frontière qui sépare leurs pays – sans avoir fait de victimes jusqu’alors, selon New Delhi.
L’Inde et le Pakistan se disputent depuis des décennies la région hautement géostratégique du Cachemire, située entre les deux pays et dont chacun administre une moitié. « C’est comme une plaie qui n’a jamais été guérie », illustre Serge Granger, directeur de l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.
Des résidants de Muridke, une ville du Pendjab pakistanais, marchent parmi les décombres d’un bâtiment gouvernemental endommagé par une frappe attribuée à l’Inde.
Cette nouvelle escalade entre les deux voisins, rivaux depuis leur partition dans la douleur en 1947, a été déclenchée par une attaque qui a provoqué un choc en Inde, le 22 avril dernier.
Cette journée-là, des hommes armés ont abattu 26 hommes dans la partie du Cachemire administrée par l’Inde. Aussitôt après cet attentat, jamais revendiqué, New Delhi a accusé Islamabad. Le Pakistan, lui, dément toute implication.
Pour Serge Granger, cette attaque a mis le feu aux poudres. « Il y en a eu d’autres par le passé », rappelle-t-il. Mais cette fois, « le conflit semble s’envenimer », prévient-il.
Une escalade du conflit
L’armée indienne plaide que son « action est ciblée, mesurée et vise à éviter toute escalade » et affirme que le Pakistan a effectué des tirs d’artillerie sur son territoire, l’accusant de « violer une nouvelle fois l’accord de cessez-le-feu » dans le Cachemire indien.
« Aucune installation militaire pakistanaise n’a été visée », martèle New Delhi, estimant faire preuve d’une « retenue considérable ». « Nous tenons ainsi notre engagement de faire en sorte que les responsables de cette attaque [du 22 avril] rendent des comptes », ajoute-t-elle.
Des arguments que rejette en bloc le Pakistan. « Après l’attaque à Pahalgam, le gouvernement indien a encore une fois utilisé l’excuse du terrorisme pour […] mettre en danger la paix et la sécurité régionales, a accusé Ishaq Dar, ministre pakistanais des Affaires étrangères. L’action irresponsable de l’Inde rapproche les deux États nucléaires d’un conflit majeur. »
Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, a renchéri : « Le Pakistan se réserve le droit absolu de répondre de façon décisive à cette attaque indienne non provoquée – une réponse résolue est déjà en cours. »
Ces derniers jours, le Pakistan a procédé à deux tirs d’essai de missiles sol-sol. Celui mené samedi concernait un engin d’une portée de 450 km, la distance qui sépare la frontière pakistanaise de la capitale indienne, New Delhi.
L’Inde doit mener ce mercredi des exercices de défense civile visant, selon son ministère de l’Information, à préparer la population à « se protéger en cas d’attaque ».
La guerre de l’eau
L’Inde a également menacé mardi de « couper l’eau » qui irrigue le Pakistan, suspendant dans la foulée sa participation à un traité de partage des eaux signé en 1960 avec son voisin. Le document accorde à New Delhi le droit d’utiliser les fleuves partagés pour ses barrages ou ses cultures, mais lui interdit de détourner des cours d’eau ou d’altérer le volume d’eau en aval.
« C’est un acte vraiment frappant et assez nouveau, à ma connaissance », indique Catherine Viens, professeure à l’Institut d’études internationales de Montréal
Quelques heures avant cette déclaration, le Pakistan a accusé l’Inde d’avoir modifié le débit du fleuve Chenab, l’un des trois placés sous son contrôle selon le traité.
Après cette décision unilatérale, le Pakistan a prévenu que toute tentative de perturber le débit de ces fleuves serait considérée comme « un acte de guerre ».
Si l’Inde met sa menace à exécution, cela pourrait avoir un impact majeur sur le Pakistan. Selon le centre de réflexion pakistanais Jinnah Institute, « même de légers changements dans le calendrier – plutôt que dans le volume – des lâchers d’eau peuvent perturber la saison des semis et réduire les rendements agricoles » pakistanais.
Le rôle « crucial » de la diplomatie
Dans ce climat, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a exhorté lundi les deux pays à « s’éloigner du précipice ».
Le monde ne peut pas se permettre une confrontation militaire » entre l’Inde et le Pakistan, a-t-il réitéré mardi.
Pour sa part, le président américain, Donald Trump, a dit espérer que les affrontements entre l’Inde et le Pakistan « s’arrêtent très rapidement ». Peu avant ces frappes, le département d’État américain avait dit avoir appelé l’Inde et le Pakistan à œuvrer à une « résolution responsable » de leur différend.
De nombreux experts redoutent une confrontation militaire entre les deux puissances nucléaires, qui se sont déjà livré plusieurs guerres.
« La tension est palpable au sein de la population », indique Catherine Viens. Elle espère encore néanmoins que les grandes puissances mondiales parviendront à enrayer l’escalade.
« Le rôle de la communauté internationale va être crucial pour faire pression sur les deux pays et pour qu’on n’en vienne pas à ça », a-t-elle souligné.


